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dimanche 23 juin 2013

Capitaine Chic


Ce vieux flibustier, je le revois comme si c’était hier. La menace de gros temps nous avait amenés à faire escale dans un port de fortune d’une petite île du Cap Vert. Nous étions partis nous dégourdir les jambes et explorer les environs. La pluie diluvienne nous surprit alors que notre promenade nous avait déjà menés assez loin du bateau. Nous nous réfugiâmes dans le premier caboulot venu, un endroit sombre et bas de plafond. Nous prîmes place à une table bancale et commandâmes du thé, seule alternative que la maison offrait au rhum. Quand nos yeux se furent habitués à l’obscurité, je réalisai que la salle était plus profonde que je ne l’aurais pensé de prime abord. Les clients étaient rares, des hommes seuls venus noyer leur mélancolie, et pas dans le thé. Lui était assis à la table voisine de la nôtre. Il semblait tout droit sorti de l’univers de Stevenson, avec ses traits burinés, son foulard noué sur la tête et jusqu’au perroquet perché sur son épaule droite. Il porta son verre de rhum à ses lèvres et le vida d’un trait après avoir adressé l’esquisse d’un toast en direction de ma femme : “À la santé de la p’tite dame !”. “La p’tite dame ! La p’tite dame !” criailla le perroquet en écho. Le vieux marin reposa le verre vide avec un claquement sec sur le bois sombre, auquel il répondit en faisant claquer sa langue. La politesse élémentaire nous fit le saluer. Il nous répondit par un geste de la main et ces mots dits sur un ton mystérieux :
- J’en aurais à vous raconter. J’en aurais...
Il fixa ensuite longuement des yeux le verre vide. Je compris le message. Je hélai le patron et lui demandai d'ajouter une bouteille de rhum à notre commande. Deux mugs à la propreté douteuse furent posés devant nous, une théière en terre, et la bouteille. Je la saisis en la présentai à notre voisin :
- Nous permettez-vous de vous offrir à boire ?
Il prit le temps de faire semblant de réfléchir à sa réponse, finit par acquiescer de la tête, s’empara de la bouteille, retira le bouchon avec ses dents, "plop !", remplit son verre, et reposa la bouteille de son côté. Il vida son verre, le remplit à nouveau, le vida, eut un soupir de satisfaction, et déclara :
- On dit “Le Hollandais Volant”... “Le Hollandais Volant”... Tout le monde en a plein la bouche du “Hollandais Volant”...
- Des volants ! Des volants ! insista le perroquet.
Le vieil homme continua en plissant les yeux :
- Mais le Hollandais Volant, c’est d’la foutaise !
- Foutaise ! Foutaise !
Il leva la main et roula des yeux effrayés, comme offusqué par son propre vocabulaire, et s’adressant à ma femme :
- Sauf votre respect, la p’tite dame !
- La p’tite dame ! La p’tite dame !
Ma femme lui sourit avec bienveillance : ce n’était rien, il en fallait plus que cela pour la choquer. Rassuré, il sortit un brûle-gueule et une blague à tabac de sa poche. Quand il eut finit ses préparatifs et tiré la première bouffée de fumée âcre, il énonça :
- Le capitaine Chic !
- Pitaine chic ! Pitaine chic !

Il garda le silence quelques instants, finit par pointer le tuyau de sa bouffarde dans notre direction :
- Lui, j'parie que vous l’connaissez pas !
Je commençai à répondre :
- En effet mon ami, nous n’avons...
Ma femme posa discrètement sa main sur mon avant-bras : ne pas l’interrompre.
Il se resservit un verre qu’il vida aussitôt, puis reprit, les yeux dans le vague :
- Le capitaine Chic ! Tel que vous me voyez, là, assis en face de vous, je l’ai connu. Oui, connu. Je l’ai eu en face de moi comme vous m’avez en face de vous ! C’était il y a longtemps bien sûr. Longtemps...
- Longtemps ! Longtemps !
- Il est apparu un beau jour, surgi de nulle part. C’était en Floride. J’avais pas mal bourlingué sur les sept mers, mais le temps de la grande aventure était fini, j’avais bien dû me faire à cette idée, et je m’étais retrouvé là à faire le matelot sur des bateaux de croisière. Des bateaux de luxe, attention ! Que du beau linge, de la belle vaisselle, ces dames couvertes de bijoux, ces messieurs de la haute, cigare de la Havane au bec... Et un jour son bateau était là, venu de nulle part. Et sans équipage apparemment. Et le plus bizarre c’est que personne n’a jamais songé à lui demander comment il était arrivé là sans équipage. C’était un paquebot magnifique. Et lui... il y a des gens comme ça... tout de suite, il semblait qu’il connaissait tout le monde, que tout le monde le connaissait... tout le monde voulait l’inviter, l’avoir à sa table. Il faut dire qu’il avait une prestance, une élégance... incroyable... oui venant de moi qui ne suis pas très regardant sur l’élégance en général comme vous pouvez le constater, ça peut paraître bizarre, mais justement tout le monde était frappé par cette élégance. On disait qu’il était aussi à l’aise sur les passerelles des défilés de mode à Paris et à Milan que sur sa passerelle de commandement ! On disait beaucoup de choses. Tout le monde l’appelait “Capitaine Chic”. Et là aussi c’est bizarre parce-que je serais incapable de dire si c’était son vrai nom. Il constitua un équipage au grand complet. Et j’en étais, oui, tel que vous me voyez, j’en étais ! Engagé comme bosco. Et un jour le bruit courut, aussi vite que la flamme sur une traînée de poudre dans une redoute bourrée d’explosifs : le capitaine Chic allait partir en croisière. Tout le beau monde voulait en être ! Les places se sont vendues en un rien de temps, pour de véritables fortunes ! Et quand le dernier billet fut vendu, que le dernier des heureux élus fût monté à bord, on a appareillé. Direction les Bermudes.

Il s’interrompit. Se servit un verre. Le but. Ralluma son brûle-gueule. S’éclaircit la voix.
- Ce qui s’est passé ensuite...
Il s’adressa à ma femme :
- C’est pas beau à entendre, ma p’tite dame.
Ma femme fit un petit signe de tête, “allez-y, continuez”.
- Il faut vous dire qu’il faisait tourner la tête à toutes les femmes. Et pas seulement aux vieilles rombières couvertes de pierres précieuses : aussi à leurs filles, et à leurs petites-filles ! Elles se mettaient toutes à roucouler aussitôt qu’il apparaissait, à rougir, à faire des mines. Quant aux hommes, ils s’échinaient à tenter de rivaliser avec son élégance, et c’en était pitoyable, parce-que pas un ne lui arrivait à la cheville, vous m’entendez bien, à la cheville ! Et puis est venue la Soirée de Gala...
- Gala ! Gala !
Il s’était à nouveau interrompu. Il s’adressa à nouveau à ma femme :
- Vous êtes sûre de vouloir entendre la suite, la p’tite dame ?
Ma femme acquiesça.
Il soupira, grommela “comme vous voulez”, et reprit son récit :
- Cette nuit-là, le bateau était baigné de lumière et de musique. Le repas était terminé, le Grand Bal avait commencé. Les dames étaient resplendissantes de beauté. Les hommes faisaient assaut de galanterie. Quand soudain il apparut. Et là soudainement ce fut le silence. L’orchestre s’était arrêté. On n'entendait plus que le ronronnement sourd des machines venu du fond des entrailles du navire. Il était... il était... je vous dis ça parce que je l’ai vu, de mes yeux vu, alors qu'il marchait vers le salon d’apparat où avait lieu le bal. Il était TROP chic ! C’était... insupportable. Même pour un vieux briscard comme moi, pour qui l’élégance n’est pas une valeur fondamentale. Insupportable. J’ai compris que tout ça allait mal tourner...
- Mal tourner ! Mal tourner !
- Je suis parvenu tant qu’il était encore temps à libérer un canot de sauvetage et à prendre la fuite. Et je les ai vus. J’étais déjà assez loin, je ne pouvais rien faire, impossible de revenir leur porter secours, le courant entraînait le canot. Je les ai vus. Pourquoi ont-ils fait cela ? Je suppose que les femmes ont compris que jamais elles ne pourraient assez se donner à lui. Je suppose que les hommes ont compris que jamais ils ne pourraient se regarder à nouveau dans une glace. Tous, un par un, ils ont sauté par dessus le bastingage. Tous, vous m’entendez bien ? Comme des automates. Ils étaient comme des automates. Et ce n’est pas tout, après les passagers, l’équipage a suivi ! Et quand il n’y eut plus à bord que le vide de la grande absence, je l’ai vu lui. Enfin j’étais déjà loin, je l’ai distingué plutôt. Il se tenait bien droit sur la passerelle. Impeccable. Le regard fixant l’horizon. Chic à jamais.
- À jamais ! À jamais !
Ma femme avait frémi : 
-Et... on a pu... il y a eu des survivants ?
- Aucun la p’tite dame. Aucun.
Je l’interrogeai à mon tour :
- Et le paquebot ? Le bateau du capitaine Chic ?
- Disparu. Du côté des Bermudes.
- Des Bermudes ! Des Bermudes !
Il se pencha vers nous et ajouta à voix basse :
- Il paraît que certains jours, ou certaines nuits, du côté des Bermudes, on croise son bateau. Si cela vous arrive...
Je l’encourageai à poursuivre :
- Oui ? Si cela nous arrive ?...
Il scanda ces mots en battant la mesure avec le tuyau du brûle-gueule :
- Ne cédez pas à la tentation. Surtout ne prenez pas vos jumelles. Ne cherchez pas à l’apercevoir, debout sur la passerelle, impeccable. Chic à jamais !
- À jamais ! À jamais !

Nous avions fini notre thé. Le vieux forban s'était tu, le regard dans le lointain, perdu dans ses pensées. Son perroquet se lustrait les plumes à petits coups de bec. Dehors la pluie s'était arrêtée. Nous nous levâmes. Je laissai quelques pièces sur la table. Il était temps de prendre congé.
Adieu, vieux marin.
Si un jour nous croisons le bateau du capitaine Chic, nous n'oublierons pas ton conseil.

Extrait du Journal des Iles de Jay Dube Ontabah - Éditions Alix Salba - 1913.

Illustration : auteur inconnu.

© Bibliothèque pour tous - Shaki Pelott 2013.

mardi 6 novembre 2012

La fée des brouillards


2 Octobre - Arrivé ce soir à R. Hôtel de province typique. Bled paumé à quinze km du chantier. Impossible de trouver une chambre plus proche. Coincé ici pour 4 semaines. Espérons qu'il y a de la femme.

3 Octobre - Il était temps que j’arrive. M. pas du tout à la hauteur. Chantier en retard. Tout reprendre en main. Ce sera plutôt 6 semaines.

4 Octobre - Manque de femelle. L’hôtelière est barbue. Suis en manque ! Cuisine soi-disant “familiale”. Traduire : piteuse.

5 Octobre - Divine surprise. Blondinette, soubrette, fait aussi le service au restaurant. Adorable. J’attaque ! M. viré. Bon débarras.

8 Octobre - Travail par dessus la tête. En allant acheter cigarettes, ai croisé brune mystérieuse. Très belle femme. À lunettes, donc une cochonne. L’ai abordée. Échec. Je l’aurai à tout prix. La blondinette va bientôt passer à la casserole : lui ai dit que j’étais célibataire, que j’étais tombé amoureux d’elle. Cette cruche ne marche pas, elle court.

11 Octobre - Intempéries. Coincé depuis deux jours sans pouvoir avancer. La blondinette se fait prier. Elle parle de mariage ! Que ces filles de province peuvent être naïves !

12 Octobre - Grand beau temps. Au travail !

15 Octobre - Ai revu la brune mystérieuse. Elle a daigné m’accorder un sourire. Attends un peu, tu y passeras toi aussi. Ai demandé à la gourdasse qui vend les cigarettes si elle connaissait son nom. Réponse : “Ne vous en approchez pas, c’est la fée des brouillards.” Texto ! Et pas de second degré : elle a dit ça sérieusement. Pays arriéré. Impensable.

18 Octobre - Victoire ! J’ai eu la blondinette. Elle a tenu ses promesses. Fraîche et douce. La flétrir fut un régal.

21 Octobre - Ai suivi la fée des brouillards. Elle ne se déplace qu’à pied. Curieux. A l’air pourtant très “grande bourgeoise”, enfin façon province. L’ai perdue sans comprendre comment.

23 Octobre - Blondinette m’ennuie. Elle est vraiment trop gentille.

24 Octobre - Le chantier avance bien. Finalement, ce sera sans doute 5 semaines. Ouf ! Ai suivi la fée des brouillards. Sortis du village, marché assez loin sur une petite route. Heureusement qu’il y avait... du brouillard ! À croire que (inaudible) ! Elle ne m’a pas repéré, mais moi, j’ai vu le chemin où elle a disparu. La prochaine fois, j’investis les lieux. Ma belle, prépare toi à passer à la casserole.

25 Octobre - Ai profité une dernière fois de blondinette, mais le cœur n’y était plus. Me suis tout de même bien amusé à voir sa tête quand je lui ai dit que j’étais marié et qu’elle pouvait maintenant aller se faire voir : désespoir, les grandes eaux ! On aurait dit Cendrillon face à ce qui reste de son carrosse une fois minuit passé ! Lui ai conseillé d'aller se plaindre à la fée des brouillards et l’ai virée manu militari.

28 Octobre - Impossible d’en savoir plus sur la fée des brouillards. Tous les bouseux que j’interroge à son sujet me répondent ostensiblement à côté. Même la gourdasse du tabac fait maintenant semblant de ne pas comprendre de qui je parle. Je me demande si  (inaudible).

31 Octobre - Cette fois je suis à pied d’œuvre. Fin d’après-midi. Ai suivi en voiture le chemin de l’autre jour. Champs, forêt. Loin dans la forêt. Brouillard ! Vraiment très curieux. Ai cru apercevoir un  (inaudible). Ai suivi la direction où il avait disparu. Et là soudain une magnifique clairière. Air transparent, lumière orange, comme un coucher de soleil sur l’Adriatique. Je deviens romantique. Il faut que je me surveille. Une chaumière sortie tout droit d’un livre de contes. Les Contes de ma Mère l’Oye. Celui-là pourrait s’intituler : “L’oie blanche que je vais fourrer”. Ai arrêté le moteur. M'en remets à mon confesseur avant d’attaquer. Cher gouverneur de mon âme, que me conseilles-tu ? La douceur ? Non, je crois qu’elle a besoin d’être un peu bousculée. Attends un peu ma cocotte. Tu aimes les contes de fées ? Le méchant loup arrive. Incroyable! Au moment où j’écris ces lignes, la porte de la chaumière s’ouvre. Elle sort. Elle est nue! Non pas tout à fait : elle a gardé ses lunettes. Je n’y crois pas. J’en étais sûr. La salope ! En fait elle n’attendait que ça. Une chose est sûre, ça va être ta fête, ma cochonne. Elle s’est arrêtée et fait une volte sur place, assez lentement pour que je puisse apprécier la splendeur majestueuse de son cul. Une chaude ! Elle approche de la voiture. Elle a une baguette à la main. Tu vas bientôt en voir une autre, de baguette. Elle approche. Elle s’arrête. Me regarde en souriant. Elle lève sa baguette, la pointe sur moi et je
(chants d'oiseaux)

P.S. L’année dernière, des chercheurs de champignons découvraient au fin fonds de la forêt de R. un véhicule abandonné de type 4x4, puissant, modèle haut de gamme, ruiné comme par une éternité d'abandon, presque totalement recouvert par les ronces. Les portières n’étaient pas verrouillées et, après avoir éclairci quelque peu le rideau de végétation qui les recouvrait, les promeneurs sont parvenus à les ouvrir. Le véhicule était vide, à l’exception, sur le siège du conducteur, d’une magnifique citrouille. Au pied du siège, un stylo et un dictaphone. Le contenu de ce dictaphone, qui s'apparente à un journal, est retranscrit ci-dessus dans son intégralité, à l’exception de quelques passages inaudibles : brouillages parasites sans doute liés à un champ électromagnétique proche, téléphone portable ? Nous ne nous sommes pas autorisés à publier le nom de la bourgade ni le nom propre cité à deux reprises, bien qu'ils l'aient été dans la presse, l'affaire ayant fait quelque bruit à l'époque : le véhicule appartenait à un promoteur immobilier disparu du jour au lendemain. Les recherches destinées à retrouver sa trace n’ont jamais abouti. Les affaires douteuses du disparu, placements risqués, évasions fiscales, blanchiment probable d’argent sale, sans compter une situation familiale à la dérive, ont amené les enquêteurs à la conclusion d’une vraisemblable fuite vers quelque paradis aussi lointain que peu regardant sur l’origine de la fortune de ses nouveaux ressortissants. Reste un mystère : comment cette voiture a pu se retrouver à cet endroit de la forêt, loin de tout chemin, et d’accès rendu difficile, même à pied, par une végétation particulièrement dense ? Et un mystère dans le mystère : d’où venait cette citrouille ?


Texte et photographie : Shaki Pelott 2012.

samedi 29 septembre 2012

Proust Kebab


Beauce de Péguy.
Porte-étendard en tête.
La troupe de scouts avance au loin, droit vers nous, fendant la plaine nue de septembre.
Là-bas, à l’ouest, la cathédrale de Chartres veille.
Ils avancent à l’assaut de cet océan sans vagues.
Ils ne recherchent pas le temps perdu. Ils le foulent, le rudoient à chaque pas décidé.
Porte-étendard en tête.
Un virage et ils disparaissent.
Je ferais mieux de regarder la route.


Beauce de Péguy, cela ferait un joli nom. Un nom de jeune fille en fleur.


- Tu ferais mieux de regarder la route au lieu de rêvasser ! me lance tante Léonie.
Je me tourne un bref instant vers elle. Elle est en train de déballer un bonbon.
Regard retour route. 


Ah... Contrôle de gendarmerie. Décidément, les uniformes sont de sortie.
Je freine, me gare sagement sur le côté. Baisse ma vitre avec un sourire léger, ne pas trop en faire. Un uniforme se penche, une tête moustachue apparaît, coiffée d’un képi. Un bref salut militaire. La tête moustachue prend la parole avec un furieux accent de la Garonne :
- Messieurs dames, papiers du véhicule s’il vous plaît.
Tante Léonie se penche un peu, interpelle le représentant de l’autorité :
- Commandant, nous sommes un peu perdus. C’est encore loin Villiers-Cambrai ?
L’interpellé se penche un peu plus, l’air circonspect. Il considère tante Léonie un instant, lui accorde le bénéfice de l’âge, choisit de sourire :
- Je ne suis pas commandant, madame, pas encore. Illiers-Combray n’est pas très loin, mais dans l’autre sens. Il vous faudra faire demi-tour au prochain rond-point.
Tante Léonie me pousse du coude :
- Je te l’avais dit de regarder ta route.
L’aspirant commandant étudie les papiers, me les rend, me propose de gonfler un ballon. Je gonfle. Il me le reprend, m’annonce que la couleur obtenue est satisfaisante, le fait disparaître comme un prestidigitateur ferait disparaître une carte inopportune. Porte à nouveau deux doigts à son képi en se penchant à nouveau pour saluer tante Léonie.


Lorsque nous repassons dans l’autre sens quelques minutes après, tante Léonie se penche un peu pour saluer au passage son commandant d’un petit geste de la main très reine d’Angleterre. Le commandant la reconnaît, il a le temps, je ne roule pas vite dans mon tacot, lui rend son salut. Deux vieux amis ! 


Après une ou deux minutes, tante Léonie me demande :
- Tu ne trouves pas qu’il est beau garçon ce commandant ?
- En tout cas je suis sûr que tu lui as tapé dans l’oeil.
Elle me donne une tape sur l’épaule :
- Ce n’est pas bien de se moquer.
- Mais je ne me permettrais jamais de me moquer !
- Tu parles Charles !

Là-dessus elle se met à fredonner “Comandante Che Guevara” en faisant rouler le “r” comme la Garonne fait rouler les cailloux dans son lit.
 

Nous nous garons à l’ombre de l’église. Une église qui se tait et qui dure, sans doute, mais pas petite, ça non. Nous sortons de ma voiture de collection. Un chérubin en bronze nous tourne le dos. Il regarde en direction du Café de la Place. Je regarde dans la même direction. J’ai faim et soif. Je prends mon petit sac à dos sur le siège arrière, je boucle les portières.
- J’ai faim, annonce tante Léonie.


Une voiture vient se garer à côté de nous. En sortent un grand type aux cheveux blancs chic en pull bleu marine et mocassins cuir, et la conductrice, sans doute sa fille, vêtue entre autre d’un chapeau-cloche très littéraire.
Le Café de la Place ne sert pas de repas. Nous en ressortons dépités.
Je balaie les lieux du regard, tel un lion affamé en quête de gazelle imprudente.
Un restaurant marocain fermé. Un kébab fermé. Un Café de la Place qui ne sert pas de repas. Une brasserie fermée. Ah... Un kébab ouvert, là-bas. Oui mais bon... Pour le repas de dimanche de tante Léonie, je comptais lui offrir un petit extra. Je regarde à gauche, à droite. À droite ! Grand Chic et Chapeau Cloche partent d’un bon pas. Ils semblent savoir où ils vont. Sûrement dans un petit restau de derrière les fagots.
- Suivons-les, dis-je à tante Léonie en la prenant par le bras.
Au bas de la rue, Grand Chic et sa fille accélèrent le pas comme pour nous semer. Ils tournent à droite sans se retourner. Un panneau indique que le “Pré Catelan” se trouve en direction de la gauche. Je suggère à tante Léonie :
- Le Pré Catelan... Avec un nom pareil, il doit bien y avoir un restaurant par là, non ? Ou alors (je fais un geste en direction des deux fuyards) on les suit : à mon avis ils vont dans un bon petit restau de derrière les fagots.
Réponse de tante Léonie :
- J’ai faim. On va au kébab.
Demi-tour, nous revenons sur nos pas. J’en profite pour faire les présentations.


Tante Léonie : soixante-dix-huit ans aux prunes, toutes ses dents malgré une gourmandise assumée et hors du commun.
Votre serviteur : heureux possesseur d’une 4L Safari dans son jus (inutile de m’écrire, je ne suis pas vendeur), pour quelques semaines encore sur le bon versant de la cinquantaine. Voilà des années que j’avais promis à tante Léonie de l’emmener faire un tour à Illiers-Combray. Non, je n’ai pas lu Proust. Pas encore. Je me promets de commencer la semaine prochaine, et ce depuis l’âge de dix-huit ans. Diverses péripéties font que j’ai pris un peu de retard, mais le projet tient toujours. Tante Léonie non plus n’a pas encore lu Proust, mais se promet de commencer dans deux semaines. Par contre, elle aime beaucoup les madeleines et tous les gâteaux et aussi le chocolat et les confiseries et a commencé à en manger dès qu’elle a pris conscience de cette affinité gourmande, c’est à dire il y a environ soixante-quinze ans.


Tiens, un splendide roadster anglais se gare sur la place. Un couple grisonnant s’en extrait tant bien que mal. Ils lorgnent avec envie sur ma Safari.
Pour répondre une fois pour toutes à LA question que vous vous posez : oui, elle s’appelle vraiment Léonie. Et c’est d’ailleurs pour cette raison que je me suis toujours promis de l’emmener faire un tour à Illiers-Combray : après tout elle y est un peu chez elle. D’autant plus qu’elle adore les madeleines.

Le patron du kebab a l’air fatigué, et cela n’est guère surprenant, puisqu’à en croire ce qui est écrit sur la porte, il travaille du lundi au dimanche, ce qui ne lui laisse guère de temps pour se reposer. Dans le fond, on entrevoit une cuisine éclairée au néon. Un gamin en survêtement y rêve qu’il joue au football. La mère fait office de cantinière. Nous commandons de quoi nous restaurer, kefta, salades, frites, de l’eau, du soda frais.
Nous nous installons près de la baie vitrée, d’où nous pouvons surveiller la place tout en devisant.
- Alors, me lance tante Léonie en attaquant sa salade, as-tu lu ton Proust ?
Bien que ne l’ayant pas encore lu non plus, tante Léonie, de part son nom, se considère comme faisant part de l’héritage spirituel de l’écrivain, et elle insiste depuis toujours pour que je lise “mon Proust”, ne serait-ce que par respect envers elle.
- Léonie, on ne dit pas “ton Proust”, on dit “La recherche”. C’est autrement plus chic.
Elle pique une frite dans mon assiette, engloutit deux verres d’eau à la suite, hausse les épaules :
- “La recherche” ! Et puis quoi encore ? Tu sais ce qu’ont dit ces gars-là : si tu n’as pas lu ton Proust à cinquante ans, c’est que tu as raté ta vie.
- Léonie ! Je t’en prie ! SÉ-GUÉ-LA, pas “ces gars-là” ! Tu le sais très bien. Et puis c’est sa Rolex qu’il faut avoir lue, pas son Proust.
- Bon, arrête de chipoter. De toute façon, tu as toujours été comme ça depuis tout petit, à couper les cheveux en quatre.


Sur la place, j’aperçois Grand Chic et sa Chapeau Cloche. Ils ont apparemment fait le tour du pâté de maisons, et de toute évidence derrière les fagots ils n’ont pas trouvé l’escompté restau. Ils marchent d’un pas moins bien assuré, les épaules légèrement voûtées. Ils semblent reprendre espoir en avisant le Café de la Place, sur lequel ils mettent le cap.


Le couple au roadster a perdu moins de temps. Ils poussent déjà la porte du kébab, bientôt suivis de deux dames hésitantes et néanmoins souriantes.


J’annonce à tante Léonie :
- Après nous irons visiter ta maison et ensuite nous irons faire un petit tour au Pré Catelan.
- Depuis le temps que tu me le promets ! Et il ne faudra pas oublier d’acheter des madeleines.


Grand Chic et Chapeau Cloche ressortent du Café de la Place. Ils en ont pris un coup au moral, cela se voit. Ils regardent en direction du kébab et réalisent peu à peu qu’ils n’ont plus le choix.
Une des dames souriantes a découvert la porte des toilettes, près du distributeur de boissons. L’aubaine la ravit visiblement. Elle s’y engouffre sans demander son reste.
Grand Chic et Chapeau Cloche poussent la porte d’un air méfiant. Le mur semble tenir bon, rien n’explose, aucun seau d’eau ne se déverse sur leurs têtes. Ils entrent. Se détendent enfin. Ils sont sauvés.
Bientôt, tout le monde croustonne bon train, cliquetis de fourchettes et conversations à mi-voix.

Plus tard, lors de la visite de la maison de tante Léonie, nous retrouvons tous nos amis du kébab. Comme tout le monde a finalement plutôt bien mangé, on sent bien qu’une petite sieste ne serait pas de trop. Mais nous suivons le guide, une jeune fille aimable et prolixe. Nous n’écoutons pas tout (voir la remarque sur la sieste) : nous nous laissons bercer par la visite, apaisante comme une tasse de tilleul.
À l’étage, une pièce est consacrée à des photographies de Nadar. Je m’immobilise, admiratif, devant un portrait de Sarah Bernardt en ingénue que l’on devine libertine. Tante Léonie m’apprend qu’elle a eu une aventure amoureuse avec une fille qui lui ressemblait quand elle avait quinze ans. Monsieur roadster tend l’oreille, se donnant une contenance en y collant son portable éteint. Tante Léonie entre dans les détails. Je la supplie de parler plus bas. Le portable de monsieur roadster se met à carillonner à son oreille, le faisant sursauter.
Nous apprenons bientôt que les madeleines nous seront interdites : celle qui est exposée sous verre dans la chambre de tante Léonie n’est pas destinée à la consommation, et le méphistophélique pâtissier du bourg, pour quelque obscure raison, a décidé de fermer sa boutique chaque dimanche, privant les touristes dominicaux de leur ticket aller-retour gourmand dans le monde des souvenirs.
- Quelle bêtise ! s’exclame, outrée, tante Léonie. Ah ça, on n’a pas tort de parler des bêtises de Cambrai !
- Combray, Léonie, COM-BRAY !
- Oui, oh bon, arrête de chipoter tu veux bien.

Vous n’avez certainement pas oublié le petit sac à dos que j’avais posé à l’arrière de la Safari ?
Dans mon petit sac à dos j’y avais mis : un paquet de madeleines venues tout droit du supermarché près de chez moi, et un thermos de thé. Pourquoi avais-je emporté ces madeleines ? Une prémonition sans doute ? En tout cas, quand j’ai déballé mes trésors, assis sur un banc du Pré Catelan, au soleil de fin septembre, il y en a une qui a été contente. J’ai eu droit à une bise sonore.
Je rends sa bise à Léonie. Je lui remplis un gobelet de thé chaud et parfumé, lui offre une madeleine, et lui promets :
- Demain, je t’achèterai des bêtises de Cambrai. Des vraies de vraies.


Elle est pas belle, la vie ?


Texte et photographie : Shaki Pelott 2012.

dimanche 5 août 2012

Siffler sur l'alpe


Sur un chemin alpin escarpé j’allais, solitaire promeneur, méditant sur l’inconstance du monde et ses vicissitudes, mon pas rythmé par le choc régulier du bout ferré de mon alpenstock. L’air vibrait de l’appel métallique des criquets. Quand soudain un sifflement me tira de ma rêverie (de promeneur solitaire pour ceux qui n’auraient pas suivi).
Un sifflement !
L’arbitre ?
La maréchaussée ?
Une admiratrice ?
L’environnement me fit sagement opter pour la troisième hypothèse et je me retournai, un léger sourire aux lèvres, m’apprêtant à sortir mon stylographe Mont Blanc (n’oublions pas que nous sommes dans les Alpes) pour offrir à la belle un autographe bien mérité (le chemin était très escarpé) (les textes entre parenthèse peuvent être ignorés par le lecteur vif d’esprit).
Surprise : à l’entour nulle admiratrice ! Ni arbitre, ni maréchaussée d’ailleurs. Quelque peu décontenancé que ma sagacité ait été prise en défaut, j’étais sur le point de reprendre mon chemin (escarpé) quand le sifflement à nouveau me perça les oreilles, puissant, aigu, impératif.
Et je la vis. À quelques pas de moi.
Une marmotte, mes amis : une marmotte !
(Les marmottes ont pour coutume de siffler pour avertir leur communauté d’un danger imminent, ou s’il fait trop chaud pour commander une glace, ou sous la douche).
Vite, lui adresser la parole, ne pas l’effaroucher, établir le contact !
Qui n’a pas secrètement rêvé de bavarder un jour avec une marmotte ? De parler avec elle à bâtons rompus de tout et de rien, là, au bord d’un sentier alpin escarpé ?
Vite, lui répondre avant qu’elle ne disparaisse ! Sans réfléchir, je lui lançai :
- Chère amie, quelle bonne surprise ! Que pensez-vous de l’inconstance du monde et de ses vicissitudes ?
Cet esprit de répartie suffit sans doute à rasséréner l’animal, qui accepta aussitôt de s’asseoir à mes côtés. Et là, dans l’herbe bordant le chemin escarpé, nous nous mîmes à deviser comme si nous étions deux amis de toujours réunis par le bonheur d’une fortuite rencontre.
L’occasion était trop belle. Je lui posai les mille questions que nous nous posons tous à propos des marmottes. “Parvenez-vous à capter la télé dans vos galeries ? Quel journal lisez-vous ? Êtes-vous plutôt juillettistes ou plutôt aoûtistes ?  Avez-vous déjà visité la Tour Eiffel ? Que représente exactement le cow boy dans ‘Mulholland Drive’ ? Êtes-vous pour ou contre le réchauffement climatique ?”
Ma nouvelle amie me répondait avec patience et simplicité. Elle fut sans doute étonnée des lacunes de mon savoir sur la vie des marmottes, mais, élégante, elle n’en laissa rien paraître. J’en appris tant sur les marmottes en parlant avec elle ! Par exemple, il est très bien vu chez les marmottes de faire la grasse matinée, et même la grasse après-midi. Je lui appris que j’avais sans doute des ancêtres marmottes, car j’adorais faire la grasse matinée, et ensuite manger des croissants.
Finalement, je lui posai la question qui me brûlait les lèvres depuis tant d’années :
- Comment faites-vous pour siffler aussi fort sans mettre les doigts dans la bouche ? (Siffler fort sans mettre les doigts dans la bouche, c’est difficile comme faire du vélo sans les mains).
Cette fois elle ne put retenir un petit rire. Elle me regarda de côté, les yeux brillants, puis me dit sur un ton incrédule qu’elle força à plaisir :
- Comment ? Vous ignorez même cela ?
- Oui, je l’avoue. Je l’ignore.
Elle s’approcha de moi, posa sa patte sur mon épaule, et s’approchant de mon oreille, elle m’expliqua à voix basse.
- C’était donc ça ! m’écriai-je en me tapant sur la cuisse.
Il fallut aussitôt que j’expérimente mon savoir tout neuf. Je me levai et me mis à siffler, siffler, siffler. Mon amie applaudit en riant de plaisir, “Oui, voilà, vous l’avez !” Et voilà qu'à droite, à gauche, en amont, en aval, les marmottes du voisinage mettaient le nez à la fenêtre, et intriguées, sortaient, nous rejoignaient : “Quel est donc ce nouveau voisin ?”
- C’est merveilleux, finis-je pas lui dire sincèrement. Comment vous remercier ?
Ce fut mon tour d’être étonné de l’entendre me répondre :
- Accepteriez-vous de me prendre en photo ? Ici, nous n’avons que des photomatons de montagne, et les portraits qu’ils produisent sont si peu flatteurs...
Je ne fis pas une photo, mais tout un album, shootant, riant, sifflant sur l’alpe.
Le temps passe trop vite, et là-haut sur la montagne encore plus vite qu’ailleurs (parce qu’en altitude l’air est plus mince, donc offre moins de résistance au temps qui ainsi passe plus vite).
Il fallut se dire adieu.
- Non. Pas “adieu”. Au revoir, mes amies.
- Au revoir, mon ami, me dit-elle, la gorge serrée. Tu es...
Elle hésita un instant, puis reprit :
- Tu es digne d’être une marmotte.
Je l’embrassai. Autour de nous, les autres marmottes souriaient, gênées et émues.
Il était temps de partir.
Je repris mon alpenstock, envoyai un salut de mon chapeau à plumet, et me mis en route.
Je ne vous oublierai pas, mes amies.
Et qui sait ? Peut-être un jour sifflerons-nous à nouveau ensemble sur l’alpe au soleil couchant ?

Texte et photographie : Shali Pelott 2012.

dimanche 18 septembre 2011

La promeneuse des nuages



"Il y avait dans le groupe en question un avaleur de sabres avec tout son attirail, un charmeur de serpents qui ne se séparait jamais de son pipeau et du panier d’osier fermé d’un couvercle où dormait, prétendait-il, une vipère exotique au venin foudroyant, et un lanceur de couteaux qui voyageait en compagnie de sa partenaire, une gitane élancée comme une liane et sombre comme un ciel d’orage. Celle-ci s’était confiée à moi. Elle était lasse de sa vie d’errance, rêvait d’un foyer, d’une famille. J’étais un peu gêné de sa confiance, puisqu’en l’acceptant secrètement je trahissais celle de ses compagnons, mais peu à peu j’en était venu à comprendre son désarroi et sans doute aussi n’étais-je pas resté insensible au charme de son regard mélancolique. Un jour où le bateau faisait escale dans une de ces rares îles lointaines qui ne sont pas encore répertoriées sur toutes les cartes, elle vint vers moi. La matinée tirait à sa fin, je fumais une cigarette sur le pont, allongé dans un transat en relisant quelques pages de Kipling. Elle s’arrêta à mes côtés, l’air nerveux. J’interrompis ma lecture, levai les yeux vers elle. Elle se mit à parler rapidement, en regardant fréquemment par dessus son épaule. Il fallait que je me rende à terre, que je trouve un guide qui nous emmènerait sur les chemins du volcan de cette île. Il le fallait, elle le savait, sa liberté était là, elle en était sûre, elle reconnaissait ce volcan qu’elle distinguait pour la première fois dans le lointain mais qui avait hanté ses rêves pendant des mois, des années, sans qu’elle sût pourquoi. Je me levai, allai m’appuyer au bastingage, envisageai la silhouette du volcan dont le sommet se perdait dans les nuages. Je fus pour dire : “Soit. Je me fais fort de trouver un guide et je veillerai à ce qu’il tienne ses distances, mieux vaut ne pas trop faire confiance à ces sauvages. Nous aurons tôt fait de gravir ce volcan et de comprendre sa signification. Oui, j’affronterai les précipices et la lave si votre liberté est à ce prix.” Au lieu de quoi je m’entendis répondre : “Comme vous y allez. L’affaire n’est pas sans danger. Nous ne connaissons rien de ces sauvages, et puis un volcan, cela se réveille ! En plus ses pentes me semblent bien escarpées et je suis sujet au vertige.” Elle porta un doigt à sa bouche, en mordilla l’ongle, puis dit dans un souffle “Si vous acceptez je me donnerai à vous.” Sur quoi elle tourna les talons et s’enfuit. Je m’en voulais de la lâcheté de ma réponse, et plus encore de l’avoir en quelque sorte forcée à la promesse qu’elle venait de me faire. Je la désirais bien sûr, mais dans le cadre d’un sentiment romantique qu’avait déjà largement échafaudé mon esprit, pas dans celui d’une reconnaissance de dette ! Désemparé, je choisis la fuite en avant. Je profitai d’une chaloupe qui allait au ravitaillement pour gagner la terre. Un matelot, encouragé par l’offrande d’une bouteille de vieux rhum, accepta de m’aider. Il baragouinait quelques mots des dialectes de ces mers lointaines et parvint à me dénicher un guide et à lui faire comprendre ce que j’attendais de lui. Un peu de verroterie que j’avais pris soin d’apporter conclut l’affaire avec le sauvage. De retour sur le bateau, j’appris la nouvelle à la gitane. Elle n’eut pas l’air étonnée. Elle m’annonça à son tour que ses compagnons avaient eu vent de notre projet d’excursion et avaient décidé de se joindre à nous. J’avais fixé le départ deux heures avant l’aube. Le capitaine, un vieux hibou perpétuellement mal rasé et bougon qui avait la réputation de ne jamais dormir, ou plus exactement de dormir éveillé à la façon des requins, nous recommanda d’être de retour avant le lendemain midi, sans quoi il n’aurait d’autre choix que d’appareiller sans nous, et nous d’attendre son prochain passage dans six ou huit mois. Une chaloupe nous déposa à terre au prix d’une autre bouteille du même vieux rhum. Le guide nous attendait. Dès que nous fûmes à terre, il se mit en route sans se soucier de savoir si nous le suivions. Il marchait pieds nus, et pour autant il nous aurait distancé si nous n’avions pris soin de le héler régulièrement pour l’avertir qu’il se pressait trop. Il s’arrêtait alors quelques instants, haussait les épaules et repartait du même pas. L’ascension proprement dite commença alors que le soleil émergeait à peine de l’océan cuivré. Des heures durant, nous cheminâmes sur un sentier que l’on devinait à peine, au coeur d’une végétation lourde du vrombissement d’insectes géants, des cris énervés de singes invisibles et des sifflements bizarres d’oiseaux inconnus. Je dois préciser que pour tout bagage, l’avaleur de sabre s’était muni d’un sabre, le charmeur de serpents de son pipeau et de son panier d’osier, et le lanceur de son couteau le plus précieux. La gitane ne portait que son espérance. J’étais le seul à avoir prévu de l’eau, heureusement en quantité suffisante pour la partager avec qui m’en demandait. À ce propos, notre guide ne m’en demanda pas une fois. Tout juste de temps en temps cueillait-il un fruit rouge de la taille d’une grosse framboise qui abondait au long de certaines portions du chemin, le portait à sa bouche et en recrachait le noyau, tout cela sans jamais ralentir le pas. Je me gardai bien de l’imiter, de peur qu’il s’agisse d’une variété vénéneuse comme ces contrées en comptent tant. Mes compagnons d’aventure, moins timorés, se mirent à imiter le guide, et je remarquai que si au début ils goûtaient le fruit inconnu avec hésitation, ils se mirent bientôt à le déguster avec une sorte de soif qui appelait déjà le suivant. Je tentai de dissuader la gitane de les imiter, mais elle dédaigna mon conseil avec un regard hautain. À mesure que nous grimpions, la chaleur et les sons ambiants s’atténuaient imperceptiblement, tant et si bien que nous nous retrouvâmes environnés d’air frais et d’un silence total sans être capable de dire depuis quand nous avions franchi cette frontière. La végétation avait elle aussi peu à peu fondu pour faire place à de la pierraille, et à ce jour j’ignore encore comment notre guide pouvait y marcher sans se blesser. Je remarquai que mes compagnons guettaient avec obstination le bord du chemin, et je mis un moment à comprendre qu’ils y cherchaient les fruits rouges, lesquels avaient eux aussi disparu du décor. Bientôt, ils eurent une autre occupation pour leur esprit : le chemin était devenu de plus en plus étroit, jusqu’à n’offrir plus qu’une étroite corniche accrochée au flanc du volcan, où nous n’eûmes d’autre choix que d’avancer en file indienne en essayant, pour ma part en tout cas, de ne pas laisser la pensée du précipice que nous longions nous paralyser. L’air devenait froid, et chose extraordinaire à cette altitude, les fruits firent leur réapparition dans des petits buissons maigrelets accrochés à la paroi. Seule leur couleur avait changé, ils étaient maintenant de la teinte des myrtilles. Mes compagnons reprirent leur cueillette. Je leur fis remarquer que notre guide pour sa part ne cueillait plus et qu’il y avait peut-être à cela une raison, mais rien n’y fit. Chaque buisson accessible était nettoyé de ses friandises couleur de nuit, et ils n’hésitaient pas pour cela à se hisser sur la pointe des pieds au risque de glisser et de dévaler le précipice. Puis même ces buissons se raréfièrent et disparurent. Un brouillard léger monta de la vallée, tandis que des nuages se rassemblaient sur le haut de la paroi. L’un finit par rejoindre les autres, et bientôt nous avançâmes comme à tâtons, le regard de chacun agrippé à la silhouette qui le précédait comme un naufragé à sa bouée. Nous finîmes par nous trouver réunis sur une plate-forme de pierre, au bout du bout de tout. Le guide nous y attendait, les bras croisés.

Il se passa alors ceci.

La gitane s’écria : “Je sais que vous m’aimez, mais moi je n’aimerai que celui qui saura sortir de sa prison et me faire sortir de la mienne.” Il faut croire que je n’étais pas le plus vif d’esprit sur cette plate-forme en haut du volcan, puisque je me demandais encore ce qu’avait bien pu vouloir dire la gitane quand le charmeur de serpents s’écria :

- Moi je sors de ma prison !

Il posa son pipeau et son panier, et s’empara du sabre de l’avaleur avant que celui-ci n’ait pu réagir. Sans plus hésiter, il rejeta la tête bien en arrière, plaça le sabre pointe en bas au dessus de sa bouche grande ouverte. Il y plongea le sabre qui lui déchira le gosier, fit trois pas chancelants en arrière et bascula avec un borborygme affreux dans le précipice.

L’avaleur de sabres s’écria à son tour :

- Moi je sors de ma prison !

Il se plaça dos à la paroi et fit du menton un signe de défi au lanceur de couteaux. Celui-ci saisit le manche nacré à sa ceinture, fit glisser la lame hors de l’étui. Un geste sec du poignet et le couteau fit une volte au dessus de sa main. Il rattrapa la lame du bout des doigts, et sans viser lança le couteau qui vint se ficher dans le coeur de l’avaleur de sabre. Celui-ci tituba jusqu’au bord de la plate-forme, se laissa partir en avant et disparut.

Le lanceur de couteaux s’écria à son tour :

- Moi je sors de ma prison !

Il se pencha, retira le couvercle du panier d’osier du charmeur de serpents. Il ramassa le pipeau, s’assit en tailleur face au panier et commença à jouer. La tête du serpent apparut bientôt. Un instant plus tard, sans que je me rappelle l’avoir vu sortir du panier, il disparaissait en se faufilant dans la pierraille, tandis que le lanceur de couteaux debout, regardait l’air incrédule tantôt le pipeau qu’il avait lâché et qui était à ses pieds, tantôt les deux poinçons à son poignet. Puis il se tourna vers nous et dit :

- Alors ça mes gaillards ! Alors ça mes gaillards !

Il se mit à marcher comme un somnambule, le regard déjà vide, trébucha sur une pierre et disparut à son tour dans le précipice.

La gitane se tourna vers moi :

- Et toi ? Vas-tu sortir de ta prison ?

J’était tellement abasourdi par ce dont je venais d’être le témoin que pour toute réponse je levai les paumes devant moi pour lui signifier cet ébahissement.

- Alors, adieu.

dit-elle, Elle me tourna le dos et avança vers le bord de la plate-forme.

- Attendez !

m’écriai-je en me lançant enfin à sa suite. Le guide me rattrapa de justesse.

Quand à elle, je ne la vis pas tomber. Il me sembla voir sa silhouette poursuivre son chemin dans le nuage. Bien sûr cela était impossible. Le guide dut avoir la même hallucination, car il fit un geste de la main en direction de la silhouette imaginaire, comme pour la saluer.


Bien sûr cela était impossible. Et pourtant depuis ce jour je cherche dans les nuages la silhouette de la gitane, et il me semble l'avoir aperçue quelquefois."

Extrait de Souvenirs insolites d’un voyageur solitaire à la voix chevrotante, du capitaine Comtant-Delaître -  Éditions La Primesautière - 1932.

© Bibliothèque pour tous - Shaki Pelott 2011.
 Photographie : Shaki Pelott.

dimanche 27 mars 2011

Les sirènes de l'opéra



"La soirée avait sans doute été trop mondaine et j’en portais la responsabilité. J’avais secrètement loué une baignoire à l’opéra, dans l’espoir de surprendre et charmer mon amie. J’avais atteint la moitié de mes objectifs : je l’avais surprise. La raison aurait voulu que je laisse de côté ce mouvement vaniteux de Pygmalion et que j’obéisse plutôt à son désir, qui était tout simplement de se régaler d’une gamelle de boulettes de viande mêlées de riz et de faire ensuite le tour du quartier à la nuit tombante en quêtant le long des murs et des trottoirs d’alléchantes odeurs. Au lieu de quoi ce fut donc l’opéra.

Dès notre arrivée devant l’imposante façade, je vis que la tête lui tournait un peu à la vision de la noria des longues limousines, des dames en toilettes raffinées et des messieurs élégants fleurant le tabac hollandais, ce qui la fit éternuer à plusieurs reprises, retarda d’autant notre montée des marches et fit se tourner vers nous quelques regards désapprobateurs. Je choisis de ne pas séjourner plus que nécessaire dans le grand hall où la foule se pressait, celui-ci saluant celle-là dans le brouhaha des “Il y a trop longtemps que nous ne nous sommes pas vus”, “Mes amitiés au ministre”, “Et vos roses, très chère, comment se portent vos roses ?” Je me félicitai d’avoir fait le choix de la baignoire. J’y avais certes laissé la quasi totalité de mon dernier cachet, mais je vis que cette relative intimité rassérénait mon amie, qui ne tarda pas à se lover à mes pieds en soupirant d’aise.

Tout se passa bien jusqu’à ce que, chacun ayant trouvé sa place et les lumières une fois tamisées, un maître de cérémonie à la mine compassée fît son apparition sur l’avant-scène pour annoncer l’apéritif aux couleurs du Music Hall de cette soirée qui, j’ai omis de le préciser, était soirée de gala pour les Oeuvres de Bienfaisance de la Richesse Oisive et Oiseuse, d’où le prix particulièrement élevé des billets. Nous eûmes droit à la gouaille d’une chanteuse affublée en garçonne, à un lanceur de couteaux qui fit tressaillir les spectatrices, les spectateurs eux prenant bien soin de prendre l’air blasé tandis que les lames se fichaient en tremblant de part et d’autre de la frêle jeune fille qui rendait l’exercice dangereux donc intéressant, et après les couteaux vint le prestidigitateur, pompeusement affublé du titre de magicien. Et là, les choses se gâtèrent une première fois. Le numéro du magicien avait ceci de saugrenu qu’il faisait intervenir toute une armée de chats qui tantôt surgissaient d’un carton vide la seconde d’avant, tantôt disparaissaient à tour de rôle dans le même carton qui semblait sans fond, pour mieux réapparaître après quelques instants, sautant alertement d’un autre carton posé à quatre pas du premier. Mon amie eut tôt fait de flairer le scandale que représentaient ces animaux de basse extraction sur la scène de l’opéra. Inquiète, elle se dressa sur ses pattes de derrière, prenant appui sur la balustrade. Lorsqu’elle eut confirmation que ses craintes étaient fondées et qu’il s’agissait bien d’une sarabande de chats, elle se mit à aboyer avec vigueur pour manifester son juste courroux. Comme vous ne l’imaginez sans doute pas, le public guindé, au lieu de la soutenir et de siffler ce numéro peu digne, tourna vers nous des mentons levés et des sourcils froncés. Je choisis d’éviter le scandale et entraînai mon amie hors de la loge. Une fois dans le corridor, elle se calma peu à peu. J’allai jusqu’au bar et fit déboucher un vieux champagne. L’éclat joyeux du bouchon fit sursauter mon amie. Je ne vidai pas tout à fait ma coupe et elle lapa la gorgée qui restait en remuant la queue. 

Après avoir obtenu confirmation du départ de la scène de l’homme aux chats, je ramenai à notre baignoire mon amie qui ne tarda pas à ronfler à mes pieds. Le majestueux rideau cramoisi se leva enfin et le spectacle proprement dit commença. Il y était question de pirates sur le pont d’un trois-mâts qu’une ambitieuse mise en scène avait remarquablement reconstitué. Les pirates avaient enlevé une belle qui se trouva bientôt comme il se doit en pareilles circonstances attachée au grand mât. Et là les choses se gâtèrent pour la seconde fois. Tandis que les petits rats mimaient par leurs entrechats l’océan en furie, la belle se mit en effet soudain à s’égosiller d’une voix de tête, sans doute pour appeler au secours la marine royale qui croisait, au moins l’espérait-elle, dans les parages. Or, mon amie ne supporte pas les bruits aigus en général, et les voix de tête en particulier, en sont témoins les mollets de la factrice de notre quartier, une pipelette invétérée qui criaille chaque jour l’arrivée du courrier dans l’espoir d’attirer chacun des administrés dont elle emplit la boîte aux lettres afin d’épancher son trop plein de cancans. Donc, voix de tête. Résultat : mon amie se réveille, s’ébroue, s’assied, lève le museau vers le plafond (richement décoré) et se met à hurler à la mort. Que dire de cette humanité rassemblée pour une soirée de soi-disant bienfaisance et qui à aucun moment ne fit preuve d’indulgence envers mon amie ? Personne, je dis bien personne ne se leva pour demander à la brailleuse attachée à son mât d’en rabattre. Au lieu de cela nous eûmes droit une fois encore à des regards indignés, et même l’on commença à chuchoter dans les rangs en nous montrant du doigt. C’en était trop. Je décidai que cette société déplaisante et hautaine n’aurait pas un instant de plus l’heur de notre compagnie et nous partîmes sans nous retourner.

Sur le chemin du retour, nous fîmes un arrêt dans une de ces grandes brasseries fréquentées par les noctambules en quête à la sortie du spectacle d’une assiette d’huîtres et d’un verre de champagne. Je commandai deux flûtes. Mon amie but la sienne d’un air las et nous regagnâmes enfin nos pénates qu’elle retrouva avec de joyeux jappements.

Ô opéra, à l’avenir garde tes petits rats, tes chats et ta vaine société : nous ne céderons plus au chant pernicieux de tes sirènes."

Extrait de  

Mon amie a du chien, d’Anselme Vertuchoux - Éditions du Petit Brigand de Grand Chemin  - 1925.
© Bibliothèque pour tous - Shaki Pelott 2011. 

Photographie (extrait) : Miles Aldridge