vendredi 5 juin 2015

Illusion



"Par la fenêtre, j’entrevis soudain un autre monde qui n’existait pas mais dont l’image était pourtant là, lumineuse, évidente, indéniable."
Prof. Luc Claret - Phénoménologie des mondes parallèles - Éditions d'Isparues (1898).
Photographie : Shaki Pelott.

dimanche 26 avril 2015

Fondu au temps


La porte de la cuisine est ouverte sur le jardin et le soleil du printemps. Deux cerisiers sauvages en fleurs roses se mirent à un poirier qui fait semblant de ne pas les voir en agitant mollement ses bras enguirlandés de blanc. Là-bas un portique avec ses balançoires attend les jeunes amateurs de sensations qui pour l’instant sont occupés à courir en criant après un ballon multicolore. Une grande table (en fait deux tables plus petites mises bout à bout) recouverte d’une nappe fraîche. La table est dressée de bric et de broc, des assiettes plates et des assiettes creuses, des verres-ballons et des verres Duralex bombés, ici une fourchette neuve se retrouve mariée à un couteau de réforme aux dents fatiguées, là des bouquets de coucous et de primevères dans des vases improvisés. Un vent léger fait onduler les bords de la nappe.

Romy sort la première, elle descend les trois marches qui séparent la cuisine du jardin avec précaution : elle tient un grand saladier. Elle rit d’une remarque qu’on vient de lui faire. Elle se retourne à demi, lance un mot par dessus son épaule, puis repart en direction de la table du jardin. Jean-Louis la suit. C’est lui l’auteur de la remarque qui a fait rire Romy. Il a un sourire aux lèvres. Il tient une bouteille de vin rosé dans chaque main. Quelques secondes se passent, le temps pour Romy et Jean-Louis d’atteindre la table. Yves apparaît à son tour au seuil de la cuisine. Il est en bras de chemises. Il en veut un peu à Jean-Louis de lui avoir volé la vedette, fût-ce un court instant. Il lève la main pour attirer leur attention et déclame de sa voix forte et musicale quelques alexandrins avant de saluer avec emphase. Jean-Louis applaudit, Romy porte les mains à sa bouche, se penche en avant en riant. Gagné ! Yves, satisfait, les rejoint d’un pas ostensiblement tranquille, se reprend, porte théâtralement la main à son front, fait demi-tour, repart à la cuisine, en ressort avec la carafe d’eau qu’il y avait oubliée et qu’il montre comme un trophée. Romy et Jean-Louis échangent un regard : “Il n’en fera jamais d’autres.”


La grille du jardin qui grince : Ludmila et Stéphane reviennent de promenade, bras dessus, bras dessous, penchées l’une vers l’autre, marchant lentement pour laisser encore un peu de temps aux confidences. Marie les suit à quelques pas, l’air indifférent, mais elle leur en veut un peu d’être exclue des secrets.


Le moteur rageur d’une moto qui roule trop vite. Marie se gare sur le côté, mais la moto ralentit : c’est Gérard qui arrive ! Il s’arrête à la hauteur de Marie. On imagine l’invite. “Allez monte ! Fais pas ta chochotte !” Marie hésite, obéit finalement, gênée par sa robe légère, monte en amazone, les voilà partis, trop vite !


“Ils sont fous !”, lance Michel très sérieusement, en appuyant sur le “fous”, sur un ton de reproche. Il était au salon dont la porte-fenêtre est elle aussi ouverte sur le jardin. Le vacarme l’a attiré. Il a un journal à la main, qu’il agite en direction de la moto.
“C’est la jeunesse qui est folle”, lui explique Romy tandis qu’il s’approche à son tour de la table en haussant les épaules.


 La moto ne tarde pas à revenir. Marie en descend  le rose aux joues et tout essoufflée, comme si elle avait couru. Gérard enlève son casque et ses gants comme le ferait un capitaine de la garde royale sûr de son escrime. Ses narines palpitent, il retient un instant les mots qui se pressent à son esprit, éclate de rire avec un coup de menton : “Elle a du courage la petite mine de rien !” Marie feint d’être offensée : “Comment ça mine de rien ?”


Serge est debout sur le seuil de la cuisine. Il se penche un peu sur le côté pour allumer sa cigarette. Il se redresse. Il regarde ses amis en souriant, un sourire qui lèche tout son visage et jusqu’à ses yeux. Son regard vagabonde, s’arrête sur les fleurs de cerisiers.


© Shaki Pelott 2015.
Photographie : Shaki Pelott.

samedi 10 janvier 2015

Bonne année à l'humanité de bonne volonté !

Les  barbares n'y pourront jamais rien : le grand Duduche continuera pour toujours à rêver à la fille du proviseur. 
Avec une pensée pour toutes les victimes de ce nouveau fascisme.
Dessin : Jean Cabu.

jeudi 18 décembre 2014

Un conte de Noël



Il sortit du jardin des Tuileries. Il n’était pas tard, mais la nuit était déjà bien installée. La nuit, c’est à dire les lumières, les illuminations, les guirlandes, les étoiles clignotantes. Un peu plus tôt il était monté jusqu’à l’orée des Champs Élysées, avait frôlé un marché de Noël, une débauche de lumières bleues, rouges, qui baignaient des petits chalets alignés  où l’on vendait de quoi boire, manger, des souvenirs, des peluches, des bonnets de Père Noël. Un bonnet, il en avait déjà un, heureusement, vu le froid de gueux, mais un bon verre de vin chaud à la cannelle, il n’aurait pas dit non. Il n’avait pas emprunté l’allée centrale du marché, avait fait demi-tour, levé les yeux sur la Grande Roue qui tournait paresseusement. Paris devait être belle, vue de là-haut. À présent, il remontait vers la place Vendôme. Il traînait un peu la patte, une vieille entorse se rappelait à son bon souvenir. Des travaux étaient en cours sur la place. Il longea une palissade, passa devant l’entrée d’un palace : la lumière y était chaude, discrète. Il suivit la courbe du trottoir. Une femme jeune et élégante le croisa d’un pas rapide, lui jeta un regard agacé. Ou peut-être le regard s’adressait-il aux palissades qui défiguraient la place ? Il s’arrêta un instant, la suivit du regard. Elle s’engouffra dans le palace. Elle ne s’était pas retournée. Il reprit son chemin. En passant devant l’entrée d’un autre palace, plus discrète celle-là, il s’amusa à regarder le prix des chambres. Plus loin sur la droite, un immeuble était habillé d’immenses panneaux éclairés vantant une marque de luxe. Il poussa jusqu’à la place de l’Opéra. Il aimait cette place, il arrivait facilement à y rêver. Ce soir, spectacle, musique, une coupe de champagne à l’entracte. Il remonta le boulevard. Il marchait au bord du trottoir pour ne pas gêner le flux et le reflux des passants. Des couples d’amoureux se souriant, se disputant. Des ados rivés à leur leurs smartphones. Des femmes ou des hommes d’affaire, vêtus de gris coûteux, eux aussi rivés à leurs smartphones. Les restaurants commencent à se remplir. Il s’approche d’une carte à l’entrée d’une brasserie : après l’opéra, une douzaine d’huîtres avec un verre de Gros Plant, et puis il fait faim, on enchaînerait sur poulet-frites, oui tout simplement, et tarte aux pommes, café. Il n’était pas très tard, mais il était fatigué. Pas étonnant, après une telle soirée, l’opéra, le restau. Il avait un peu de mal à respirer, souvent le soir, avec le froid, l’humidité. Il cherchait du regard un emplacement libre. Les perrons des magasins, les portes des immeubles de bureaux. Tout était pris. Il se tourna vers la façade de l’Olympia, de l’autre côté du boulevard. Il leva la tête, lut le nom en lettres rouges. Les spectateurs commençaient à affluer, se retrouvant, s’interpellant. Il reprit sa marche, traversa une rue. Une moto aux couleurs pastel passa doucement devant lui, tournant en direction de la Concorde. La combinaison et le casque laissaient deviner la silhouette et la chevelure d’une jeune fille. Elle lui fit un petit signe de tête. Il lui fit un signe de la main, mais elle était déjà loin. Il était heureux de ce petit signe de tête. Le banc qu’il espérait libre sans l’espérer ne l’était pas. Il continua. Il avait du mal à respirer. Comme souvent le soir. Il s’appuya, dos au mur d’un immeuble, près de la porte, où une plaque annonçait un établissement financier. Il se laissa glisser, se retrouva assis par terre. Il pensa à la chanson de Souchon : “assis par terre comme ça”. Il n’y avait pas que lui, assis par terre comme ça, c’était une certitude, il avait raison, Souchon. Il avait du mal à respirer. Il irait voir Souchon à l’Olympia dès qu’il en aurait l’occasion. Il avait du mal à respirer. Il ferma les yeux. Il avait du mal à respirer et son cœur battait bizarrement vite. La fille lui avait fait un petit signe de tête. Elle avait peut-être vu son signe de la main en réponse dans son rétroviseur ? Il avait du mal à respirer et son cœur battait de plus en plus vite. Allô maman, bobo. Souchon à l’Olympia, il ne le raterait pas. Il s’endormit sur cette promesse.

© Shaki Pelott 2014.
Photographie : Shaki Pelott.

samedi 14 juin 2014

Cicatrices d'Europe


La lecture du livre d'Amélie Gahète est une plongée dans un passé récent et terrible. L'éclatement de la Yougoslavie a été l'occasion pour les brutes de service, chancres-chantres de la haine et de l'intolérance, d'imposer la violence et la barbarie d'une guerre annoncée à des populations désemparées. Les frères européens, hébétés, et qui n'avaient pas même l'excuse de la surprise, se sont révélés impuissants à empêcher une horreur que l'on imaginait bannie. "Nos cicatrices" est une plongée dans cette histoire tragique à travers des destins singuliers. Cicatrices bien réelles, physiques et morales, de tous ceux qui ont souffert dans cette guerre, et cicatrices éthiques d'une Europe qui ne les effacera jamais.
Vous pouvez vous procurer ce livre ici.

samedi 10 mai 2014

L'âge de l'eau : l'abri de l'autre côté

Photographie : Alexandra. Merci à elle de m'avoir autorisé à la publier ici.
Série inspirée par l'univers des jeux Myst et Riven.

mardi 6 mai 2014

Amis imparfaits


Le livre de Serge Cazenave "Amis imparfaits" sera publié le 12 juin 2014. Il est disponible en pré-commande dès maintenant ici.
Il rassemble plusieurs nouvelles au café très noir, sans sucre. Mais aussi une passionnante incursion dans les souvenirs de Serge au temps où certains espéraient trouver la plage sous les pavés : là encore, pas question de nostalgie en lumière douce, mais bien d'un récit éclairé à la lumière noire des malentendus amers et des illusions perdues. Fort et sombre.

samedi 8 mars 2014

Naissance d'un chef-d’œuvre



Le professeur Cyprien Labulette est chercheur au Centre d’Études Littéraires et de Pêche à la Mouche du Val de Marne. Agrégé de lettres de l’alphabet et de pêche à la mouche, il est surtout connu du grand public pour ses travaux sur Marcel Proust et son œuvre. À quelques jours de la parution de son ouvrage “La recherche avant le temps perdu : naissance d’un chef-d’œuvre”, il nous fait l’honneur de nous accorder une interview.
Shaki Pelott : Professeur Labulette, tout d'abord, est-il vrai que votre livre à paraître dans quelques jours apporte sur la “”Recherche” un éclairage tout à fait inattendu ?
Professeur Labulette : Je dirai qu’il apporte un éclairage, oui, sans doute inattendu pour beaucoup, non pas sur la “Recherche” elle-même,  mais bien sur le long processus qui a mené à sa conception dans l’esprit de Marcel Proust.
S.P. : Pouvez-vous en dire plus à nos lecteurs ?
Prof. L. : Il m’est difficile de résumer mon livre, qui fait 3674 pages, en quelques paragraphes. Je peux cependant vous donner une idée des grandes lignes directrices de mon travail de recherche.
S.P. : De recherche sur la “Recherche” ! (rire).
Prof. L. : Oui, tout à fait, tout à fait (rire). Or donc je me suis intéressé aux prémices de la “Recherche”. Il faut savoir que dès son plus jeune âge, Marcel Proust aimait les bonbons et avait décidé d’écrire une œuvre littéraire qui ferait date. Mais il mit longtemps à trouver le chemin qui le mènerait à la recherche du “temps perdu”. On pourrait sans être iconoclaste comparer le démarrage du processus d’écriture de la “Recherche” au démarrage d’une vieille mobylette un peu capricieuse, dont le moteur tousse quand on pédale, s’arrête, tousse encore, s’arrête, et finit enfin par démarrer pour de bon, non sans lâcher un nuage de fumée bleue, je ne me rappelle jamais si c’est par manque d’huile ou de paprika. Le démarrage de ce moteur capricieux, c’est bien sûr la toute première phrase, celle qui décide de l’orientation de toutes les suivantes !
S.P. : Professeur, voulez-vous dire que vous avez pu établir que la première phrase de la “Recherche” n’a pas toujours été “Longtemps, je me suis couché de bonne heure.” ?
Prof. L. : Précisément. Mes travaux l’établissent sans qu’aucun doute ne soit plus permis.
S.K. : Vous avez eu accès à des documents à ce jour inédits ?
Prof. L. : Inédits ou négligés. Je pense en particulier aux manuscrits déposés à la Bibliothèque du Congrès des Amis de Marcel Proust et de la Pêche à la Mouche : ces manuscrits servaient de cales à une vieille armoire bancale !
S.K. : Incroyable ! Des manuscrits inédits de Marcel Proust, sous une vieille armoire bancale ?
Prof. L. : Non, de ce fait elle ne l’était plus. Mais passons, j’ai étudié des milliers de documents pendant des années, et je suis en mesure aujourd’hui d’affirmer que le début de la “Recherche” n’a pas tout de suite eu la forme que nous lui connaissons, et que par conséquent l’objet de la “Recherche” n’a pas toujours été le “temps perdu”. La première phrase a beaucoup varié, jusqu’à ce qu’enfin Marcel, en écrivant “Longtemps, je me suis couché de bonne heure.” ouvre la bonne porte, celle qui ouvrait sur le chef-d’œuvre que nous connaissons.
S.K. : Pouvez-vous donner à nos lecteurs quelques exemples de ces “débuts” à ce jour inconnus ?
Prof. L. : Bien sûr. Par exemple, il y avait comme vous le savez un hammam dans la maison de Combray. Les hammams faisaient à l’époque l’objet d’une mode, comme aujourd’hui le dentifrice à la framboise. C’est sans doute pour cette raison qu’une des premières versions de la recherche commençait par “Longtemps, je me suis douché de bonne heure.” Elle ouvrait sur la “Recherche du gant perdu (de toilette)”, une savante et longue exégèse sur les hammams en plaine de Beauce. Antérieur au hammam est un autre début que l’on doit au goût immodéré de Marcel Proust pour les petites madeleines et autres pâtisseries : “Longtemps, j’ai goûté de bonne heure.” était la première phrase de “La recherche du pain perdu.” Je passe rapidement sur une version libertine de la “Recherche” qui commençait par “Longtemps, je me suis touché de bonheur.” J’ajoute que cette version “troisième rayon”, la “Recherche du con perdu” est une des rares que je n’ai pas authentifiée à cent pour cent, et elle pourrait bien être un canular dû au caractère farceur et impertinent d’Albertine, qui imitait à la perfection l’écriture de Marcel : glisser ce document dans les papiers de son ami aurait été bien dans sa manière. J'ose à peine mentionner la "Recherche du vent perdu", un faux grossier que l'on doit sans doute à quelque galopin et dont je me garderai de citer la phrase introductive ! Pour en revenir à des choses sérieuses, c’est au rhume des foins dont Marcel souffrait à chaque début de printemps que l’on doit sans doute : “Longtemps, je me suis mouché de bonne heure.”, début de la “Recherche de l’éternuement perdu”. Je passe d’innombrables versions que vous découvrirez dans mon ouvrage pour en venir à l’avant-dernière. Comme vous le savez, Marcel était fanatique de pêche à la mouche, ce qui l’amena sans doute à écrire : “Longtemps, je me suis levé de bonne heure.” (pour aller à la pêche - NDLR), début de la “Recherche du thon perdu”.
S.K. : Extraordinaire. On voit en effet que l’on est là tout proche de la version définitive.
Prof. L. : Tout proche en effet ! On se couche au lieu de se lever, le “thon” devient le “temps”, et le tour est joué : en voiture Simone !
S.K. : De Beauvoir ! (rire).
Prof. L. : Tout à fait, tout à fait ! (rire). Au passage, grande amatrice de pêche à la mouche elle aussi !
S.K. : Professeur, merci pour cet entretien qui nous rend impatients de prendre connaissance de votre ouvrage dans son entier dès sa parution !
Prof. L. : Pour l’information de vos lecteurs, je le dédicacerai dimanche en huit et demi à la Bibliothèque du Congrès des Amis de Marcel Proust et de la Pêche à la Mouche à Juvisy.
S.K. : Nous y serons.

© Shaki Pelott et les petites madeleines.

dimanche 27 octobre 2013

EXCLUSIF : DE L'EAU SUR MARS, ENFIN LA PREUVE !!!

 


Shaki Pelott : Colonel Beaulieu d’Argenton, bonjour et merci de nous accorder cet entretien. La photo que vous nous avez permis de publier aujourd’hui va révolutionner l’astronomie : la preuve, enfin, que non seulement il y a eu, mais qu’il y a de l’eau sur Mars !
Colonel Beaulieu d’Argenton : Bonjour à vous et à vos lecteurs. “Révolutionner”, je ne sais pas, mais c’est indéniablement une découverte majeure.
S. P. : À l’heure où le “storytelling” est devenu le mot magique, pouvez-vous storyteller à nos lecteurs l’histoire proprement incroyable de ce cliché ?
C. B. A. : “Stør i Tåline” ? Désolé, je ne parle pas le norvégien, donc je me contenterai de raconter cette anecdote à vos lecteurs en français. Cette découverte est le fruit d’un bienveillant hasard. Tout a commencé lors d’un entraînement de routine en spaciocyclette. Je m’étais...
S. P. : Pardon colonel, pouvez-vous expliquer à nos lecteurs ce qu’est une “spaciocyclette” ?
C.B.A. : La spaciocyclette est tout simplement un vaisseau spatial doublement révolutionnaire. Il est d’abord révolutionnaire comme tous les autres vaisseaux spatiaux puisqu’il est capable entre autres choses de faire le tour de la terre.
S. P. : En somme d’opérer une “révolution” circumterrestre.
C.B.A. : Si vous voulez. Ensuite et surtout, il est révolutionnaire par son mode de propulsion : la force des mollets !
S. P. : Vous voulez dire... comme une simple bicyclette ?
C. B. A. : Tout simplement : il suffisait d’y penser. Finies les pannes inopinées de carburant hors de prix !
S. P. : Incroyablement ingénieux ! Donc vous étiez en mission d’entraînement ?
C. B. A. : Oui, et je me suis endormi tout en continuant à pédaler tranquillement. Lorsque je me suis réveillé, j’étais au dessus de la Planète Rouge, précisément au dessus de cette zone irriguée. Conscient de l’importance de ma découverte, j’ai aussitôt pris plusieurs clichés que je compte revendre à prix d’or à la NASA et à Paris Match.
S. P. : Vous aurez bien mérité ce petit bénéfice matériel ! L’humanité vous doit d’avoir fait un grand pas en avant dans la connaissance de l’univers. Merci colonel pour toutes ces explications, et bonne continuation à vous et à l’aventure de l’Amicale aérospatiale et cycliste des Pays de Loire dont vous êtes le président d’honneur. 
C. B. A. : Merci à vous.


© Entretiens de Shaki Pelott 2013.

- Une photo prise sur Mars, ça ? Mon œil !
- Tu parles d’une arnaque : à ce compte-là je parie que sur Mars il y a des coquillages !
- Oui, et qu’on y mange des crêpes en buvant du cidre les soirs de Fest Noz !
- Quand je pense qu’il va y avoir des lecteurs pour prendre ces âneries au sérieux.
- Il paraît que les Américains ont mis des micros partout, même dans le trou de l’évier, donc ils sont forcément au courant de cette histoire. Tu crois qu’ils vont la gober ?
- M’étonnerait pas que la NASA fasse une OPA sur l’Amicale aérospatiale et cycliste des Pays de Loire, juste au cas où...
- Tu crois qu’on trouve des spaciocyclettes en vente dans le commerce ?
- Sais pas. Aujourd’hui c’est dimanche, les magasins de cycles et d’aérospatiale sont fermés : je vois ça demain et je te rappelle.
- Et on se fait une bouffe ?
- D’ac. À demain.
- À demain.

dimanche 29 septembre 2013

Il y avait une île


Il est impossible de vous dire si elle était au levant ou si elle était au ponant.
Il est impossible de vous en dire la longitude, et encore moins la latitude.
Car c’était une île perdue.
C’était une île déserte.
Comme toutes les îles désertes, elle foisonnait d’animaux étranges et de fleurs bizarres.
Mais le plus étrange, le plus bizarre sur cette île, était son canapé. À moins que ce ne fût un sofa. Ou un divan. Oui, vous avez bien lu : sur cette île perdue et déserte, il y avait un canapé. À moins que ce ne fût un sofa, ou même un divan : cela est très difficile à dire, car cette île, ne l’oubliez pas, était une île perdue.
- Un divan sur une île, tu parles d’une idée ! marmonnaient les singes barbus en grimaçant.
- Que fait là ce canapé ? s’interrogeaient les oiseaux au bec interminable.
- Pour sûr, c’est un sofa, oui ça pour sûr, c’est un sofa ! sifflaient les serpents redoutables en ondulant lentement.
C’est une plante bizarre qui la première eut l’audace de s’installer sur ce qu’elle ignorait être un canapé (ou un sofa, ou peut-être un divan). Elle commença par entourer un pied de ses tiges. Elle trouva cela amusant. Cette plante était de l’espèce grimpante. Elle céda à son instinct et décida de grimper jusqu’au coussin le plus proche, où elle se mit à fleurir tranquillement. Bien sûr, cela donna des idées à d’autres plantes, qui, rejet par ci rejet par là, se mirent à grimper par les autres pieds et à fleurir à qui mieux mieux sur les coussins.
Un jour arriva sur cette île un naufragé. Son naufrage l’avait fort fatigué et il aspirait à se reposer. Il s’installa sur le canapé en se demandant s’il ne s’agirait pas par hasard d’un divan, ou même d’un sofa. Il ne sut pas répondre avec certitude à cette question, mais il soupira d’aise et but du thé, car il était britannique.
- Tu parles d’un fainéant ! marmonnèrent les singes barbus en grimaçant.
- Il y en a qui ne s’en font pas, se dirent les oiseaux au bec interminable.
- Celui-là ferait bien de faire attention où il met les pieds, faire attention, faire attention, sifflèrent les serpents redoutables en ondulant lentement.
Le naufragé avait beau être flegmatique, il finit par s’ennuyer. Heureusement, si l’on peut dire, un autre naufrage eut lieu quelques années après et il fut rejoint par une charmante naufragée. Celle-ci, fatiguée par son naufrage  fut naturellement désireuse en un premier temps de se délasser. Le naufragé l’invita à s’installer sur le canapé, très joli avec toutes ces fleurs, remarqua la naufragée. Ils burent du thé et décidèrent de se marier.
- Tu parles d’une île déserte ! marmonnèrent les singes barbus en grimaçant.
- Espérons au moins que leurs petits auront un bec un peu plus long, souhaitèrent les oiseaux au bec interminable.
- Et ça ne fait que commencer, ça ne fait que commencer, sifflèrent les serpents redoutables en ondulant lentement.

Texte : Shaki Pelott. De larges extraits ont été publiés dans le livre "Une rencontre d'écritures", réalisé par Annabel Levé et François Quinio, publié aux bons soins de l'association artistique culturelle cancalaise "Rififi dans l'air".
Illustrations empruntées au génial Douanier Rousseau.

dimanche 23 juin 2013

Capitaine Chic


Ce vieux flibustier, je le revois comme si c’était hier. La menace de gros temps nous avait amenés à faire escale dans un port de fortune d’une petite île du Cap Vert. Nous étions partis nous dégourdir les jambes et explorer les environs. La pluie diluvienne nous surprit alors que notre promenade nous avait déjà menés assez loin du bateau. Nous nous réfugiâmes dans le premier caboulot venu, un endroit sombre et bas de plafond. Nous prîmes place à une table bancale et commandâmes du thé, seule alternative que la maison offrait au rhum. Quand nos yeux se furent habitués à l’obscurité, je réalisai que la salle était plus profonde que je ne l’aurais pensé de prime abord. Les clients étaient rares, des hommes seuls venus noyer leur mélancolie, et pas dans le thé. Lui était assis à la table voisine de la nôtre. Il semblait tout droit sorti de l’univers de Stevenson, avec ses traits burinés, son foulard noué sur la tête et jusqu’au perroquet perché sur son épaule droite. Il porta son verre de rhum à ses lèvres et le vida d’un trait après avoir adressé l’esquisse d’un toast en direction de ma femme : “À la santé de la p’tite dame !”. “La p’tite dame ! La p’tite dame !” criailla le perroquet en écho. Le vieux marin reposa le verre vide avec un claquement sec sur le bois sombre, auquel il répondit en faisant claquer sa langue. La politesse élémentaire nous fit le saluer. Il nous répondit par un geste de la main et ces mots dits sur un ton mystérieux :
- J’en aurais à vous raconter. J’en aurais...
Il fixa ensuite longuement des yeux le verre vide. Je compris le message. Je hélai le patron et lui demandai d'ajouter une bouteille de rhum à notre commande. Deux mugs à la propreté douteuse furent posés devant nous, une théière en terre, et la bouteille. Je la saisis en la présentai à notre voisin :
- Nous permettez-vous de vous offrir à boire ?
Il prit le temps de faire semblant de réfléchir à sa réponse, finit par acquiescer de la tête, s’empara de la bouteille, retira le bouchon avec ses dents, "plop !", remplit son verre, et reposa la bouteille de son côté. Il vida son verre, le remplit à nouveau, le vida, eut un soupir de satisfaction, et déclara :
- On dit “Le Hollandais Volant”... “Le Hollandais Volant”... Tout le monde en a plein la bouche du “Hollandais Volant”...
- Des volants ! Des volants ! insista le perroquet.
Le vieil homme continua en plissant les yeux :
- Mais le Hollandais Volant, c’est d’la foutaise !
- Foutaise ! Foutaise !
Il leva la main et roula des yeux effrayés, comme offusqué par son propre vocabulaire, et s’adressant à ma femme :
- Sauf votre respect, la p’tite dame !
- La p’tite dame ! La p’tite dame !
Ma femme lui sourit avec bienveillance : ce n’était rien, il en fallait plus que cela pour la choquer. Rassuré, il sortit un brûle-gueule et une blague à tabac de sa poche. Quand il eut finit ses préparatifs et tiré la première bouffée de fumée âcre, il énonça :
- Le capitaine Chic !
- Pitaine chic ! Pitaine chic !

Il garda le silence quelques instants, finit par pointer le tuyau de sa bouffarde dans notre direction :
- Lui, j'parie que vous l’connaissez pas !
Je commençai à répondre :
- En effet mon ami, nous n’avons...
Ma femme posa discrètement sa main sur mon avant-bras : ne pas l’interrompre.
Il se resservit un verre qu’il vida aussitôt, puis reprit, les yeux dans le vague :
- Le capitaine Chic ! Tel que vous me voyez, là, assis en face de vous, je l’ai connu. Oui, connu. Je l’ai eu en face de moi comme vous m’avez en face de vous ! C’était il y a longtemps bien sûr. Longtemps...
- Longtemps ! Longtemps !
- Il est apparu un beau jour, surgi de nulle part. C’était en Floride. J’avais pas mal bourlingué sur les sept mers, mais le temps de la grande aventure était fini, j’avais bien dû me faire à cette idée, et je m’étais retrouvé là à faire le matelot sur des bateaux de croisière. Des bateaux de luxe, attention ! Que du beau linge, de la belle vaisselle, ces dames couvertes de bijoux, ces messieurs de la haute, cigare de la Havane au bec... Et un jour son bateau était là, venu de nulle part. Et sans équipage apparemment. Et le plus bizarre c’est que personne n’a jamais songé à lui demander comment il était arrivé là sans équipage. C’était un paquebot magnifique. Et lui... il y a des gens comme ça... tout de suite, il semblait qu’il connaissait tout le monde, que tout le monde le connaissait... tout le monde voulait l’inviter, l’avoir à sa table. Il faut dire qu’il avait une prestance, une élégance... incroyable... oui venant de moi qui ne suis pas très regardant sur l’élégance en général comme vous pouvez le constater, ça peut paraître bizarre, mais justement tout le monde était frappé par cette élégance. On disait qu’il était aussi à l’aise sur les passerelles des défilés de mode à Paris et à Milan que sur sa passerelle de commandement ! On disait beaucoup de choses. Tout le monde l’appelait “Capitaine Chic”. Et là aussi c’est bizarre parce-que je serais incapable de dire si c’était son vrai nom. Il constitua un équipage au grand complet. Et j’en étais, oui, tel que vous me voyez, j’en étais ! Engagé comme bosco. Et un jour le bruit courut, aussi vite que la flamme sur une traînée de poudre dans une redoute bourrée d’explosifs : le capitaine Chic allait partir en croisière. Tout le beau monde voulait en être ! Les places se sont vendues en un rien de temps, pour de véritables fortunes ! Et quand le dernier billet fut vendu, que le dernier des heureux élus fût monté à bord, on a appareillé. Direction les Bermudes.

Il s’interrompit. Se servit un verre. Le but. Ralluma son brûle-gueule. S’éclaircit la voix.
- Ce qui s’est passé ensuite...
Il s’adressa à ma femme :
- C’est pas beau à entendre, ma p’tite dame.
Ma femme fit un petit signe de tête, “allez-y, continuez”.
- Il faut vous dire qu’il faisait tourner la tête à toutes les femmes. Et pas seulement aux vieilles rombières couvertes de pierres précieuses : aussi à leurs filles, et à leurs petites-filles ! Elles se mettaient toutes à roucouler aussitôt qu’il apparaissait, à rougir, à faire des mines. Quant aux hommes, ils s’échinaient à tenter de rivaliser avec son élégance, et c’en était pitoyable, parce-que pas un ne lui arrivait à la cheville, vous m’entendez bien, à la cheville ! Et puis est venue la Soirée de Gala...
- Gala ! Gala !
Il s’était à nouveau interrompu. Il s’adressa à nouveau à ma femme :
- Vous êtes sûre de vouloir entendre la suite, la p’tite dame ?
Ma femme acquiesça.
Il soupira, grommela “comme vous voulez”, et reprit son récit :
- Cette nuit-là, le bateau était baigné de lumière et de musique. Le repas était terminé, le Grand Bal avait commencé. Les dames étaient resplendissantes de beauté. Les hommes faisaient assaut de galanterie. Quand soudain il apparut. Et là soudainement ce fut le silence. L’orchestre s’était arrêté. On n'entendait plus que le ronronnement sourd des machines venu du fond des entrailles du navire. Il était... il était... je vous dis ça parce que je l’ai vu, de mes yeux vu, alors qu'il marchait vers le salon d’apparat où avait lieu le bal. Il était TROP chic ! C’était... insupportable. Même pour un vieux briscard comme moi, pour qui l’élégance n’est pas une valeur fondamentale. Insupportable. J’ai compris que tout ça allait mal tourner...
- Mal tourner ! Mal tourner !
- Je suis parvenu tant qu’il était encore temps à libérer un canot de sauvetage et à prendre la fuite. Et je les ai vus. J’étais déjà assez loin, je ne pouvais rien faire, impossible de revenir leur porter secours, le courant entraînait le canot. Je les ai vus. Pourquoi ont-ils fait cela ? Je suppose que les femmes ont compris que jamais elles ne pourraient assez se donner à lui. Je suppose que les hommes ont compris que jamais ils ne pourraient se regarder à nouveau dans une glace. Tous, un par un, ils ont sauté par dessus le bastingage. Tous, vous m’entendez bien ? Comme des automates. Ils étaient comme des automates. Et ce n’est pas tout, après les passagers, l’équipage a suivi ! Et quand il n’y eut plus à bord que le vide de la grande absence, je l’ai vu lui. Enfin j’étais déjà loin, je l’ai distingué plutôt. Il se tenait bien droit sur la passerelle. Impeccable. Le regard fixant l’horizon. Chic à jamais.
- À jamais ! À jamais !
Ma femme avait frémi : 
-Et... on a pu... il y a eu des survivants ?
- Aucun la p’tite dame. Aucun.
Je l’interrogeai à mon tour :
- Et le paquebot ? Le bateau du capitaine Chic ?
- Disparu. Du côté des Bermudes.
- Des Bermudes ! Des Bermudes !
Il se pencha vers nous et ajouta à voix basse :
- Il paraît que certains jours, ou certaines nuits, du côté des Bermudes, on croise son bateau. Si cela vous arrive...
Je l’encourageai à poursuivre :
- Oui ? Si cela nous arrive ?...
Il scanda ces mots en battant la mesure avec le tuyau du brûle-gueule :
- Ne cédez pas à la tentation. Surtout ne prenez pas vos jumelles. Ne cherchez pas à l’apercevoir, debout sur la passerelle, impeccable. Chic à jamais !
- À jamais ! À jamais !

Nous avions fini notre thé. Le vieux forban s'était tu, le regard dans le lointain, perdu dans ses pensées. Son perroquet se lustrait les plumes à petits coups de bec. Dehors la pluie s'était arrêtée. Nous nous levâmes. Je laissai quelques pièces sur la table. Il était temps de prendre congé.
Adieu, vieux marin.
Si un jour nous croisons le bateau du capitaine Chic, nous n'oublierons pas ton conseil.

Extrait du Journal des Iles de Jay Dube Ontabah - Éditions Alix Salba - 1913.

Illustration : auteur inconnu.

© Bibliothèque pour tous - Shaki Pelott 2013.